Démarche

Paul-Emmanuel Loiret & Serge Joly

Aujourd’hui

Au fil de nos parcours, nous avons développé une démarche architecturale et architectonique contextuelle ; à l’image des architectures vernaculaires, nous cherchons à construire une architecture simple mais complexe ; une architecture porteuse de sens, située, environnementalement juste et culturellement représentative. Dépassant le lien essentiel à la fonction, cette architecture est accordée avec son milieu (mésologique). Elle s’inscrit dans l’espace et le temps selon une approche écologique, technique et symbolique soutenable en s’appuyant notamment sur le bio-climatisme, les qualités sensibles et environnementales des matériaux naturels peu transformés, les techniques et les savoir-faire locaux et sur les usages des humains qui l’habitent.

Chaque projet, conçu dans un souci d’économie de matière et d’énergie, ainsi produit, reflète et à la fois préserve la singularité et la diversité des territoires physiques et des expressions culturelles dans lesquels il prend corps.

Avant toute chose, et loin de toute idéologie formelle, notre ambition aujourd’hui est de développer une architecture du vivant, frugale, dynamique et durable, apte à générer, pour ceux qui l’expérimentent, des effets poétiques et émotionnels ; il s’agit de construire une architecture dispositif, c’est-à-dire une architecture qui ne tienne pas seulement de sa propre présence physique mais des actions et événements sensuels qu’elle peut engendrer.

Tout cela commence par le voyage…

Voyages, l’expérience de la physicalité des mondes.
L’ancrage terrestre.
L’extase matérielle.

Nous faisons nos études à l’Ecole d’architecture de Paris-la-Seine sur le site historique des Beaux-arts à Paris entre 1993 et 2002. Cette école développe alors une pédagogie entre tradition académique – copie des ordres grecs au lavis sur papier marouflé – et architecture internationale décontextualisée – le parti, l’idée, si possible globale et universelle, sont l’axe fondateur et unique du geste architectural, quel que soit sa situation. Dans le même temps, nous sommes engagés par certains de nos enseignants à nous libérer des différentes approches dogmatiques en place et à développer notre sens critique sur l’environnement pédagogique et plus largement culturel dans lequel nous baignons. Nous partageons alors la volonté de dépasser un enseignement circonscrit aux « ateliers » ; un enseignement et une conception des projets qui sont mis en forme exclusivement « sur le papier ». La volonté de construire une démarche qui recontextualiserait nos réflexions et nos actions émerge alors peu à peu. Elle trouve ses origines dans notre appétence pour les rencontres et notre envie de découvrir de nouveaux horizons. Avant d’entamer nos études, nous avions déjà commencé à voyager. Paul-Emmanuel revenait d’un an passé dans une famille d’accueil au Canada anglophone, près du cercle arctique, où il avait pu découvrir les cultures amérindienne et Inuit se désagrégeant encore face à une pensée occidentale dominante. Serge avait traversé une partie de l’Inde avec son père et son frère, du désert de Thar au temple du rivage de Mahabalipuram et avait été particulièrement touché, dans le cadre de ce « voyage initiatique », par les architectures religieuses mais surtout par les maisons havelî de Jaisalmer aux portes du désert du Thar.

Pendant nos études, le voyage prend un sens plus fort ; nous cherchons à découvrir en Amérique du Sud, en Afrique ou en Asie d’autres cultures et d’autres pays mais surtout les architectures du monde – nous n’avons compris qu’après qu’il y avait plusieurs mondes, comme autant de cosmogonies. Nous faisons l’expérience alors que l’architecture ne peut être envisagée uniquement via le prisme de la représentation ou de l’architectonique, et que l’expérience de la physicalité des milieux est fondamentale pour nous permettre, à terme, de concevoir des espaces et des atmosphères. Par la pratique du voyage, nous apprenons à saisir notre environnement d’une autre manière. La découverte des territoires s’opère ainsi par de longues marches, par un arpentage et une immersion qui ouvrent de nouvelles perceptions et compréhensions des mondes que nous traversons.

Paul-Emmanuel Loiret, Désert de sel d’Uyuni, Bolivie, été 1993.

Dans ce corps-à-corps avec les climats, les biotopes et les sols constituant les paysages, nous développons une perception qui engage simultanément notre corps et notre esprit. Par le voyage, le physique et l’intellect fusionnent et l’être tout entier s’engage dans un rapport alliant la matière, les sens et la mémoire. Ces expériences de voyages, qui sont souvent conduites en solitaire, dans des territoires éloignés, nous aident alors à prendre conscience de l’importance de ce que le rapport physique et perceptible à notre environnement peut nous offrir comme émotion mais aussi comme sens. Dans cette perspective, l’expérience de la physicalité (comme réalité matérielle) devient centrale pour notre future pratique ; l’œuvre architecturale pourrait y trouver sa matière comme l’explique Bachelard :

« C’est seulement quand on aura étudié les formes en les attribuant à leur juste matière qu’on pourra envisager une doctrine complète de l’imagination humaine. On pourra alors se rendre compte que l’image est une plante qui a besoin de terre et de ciel, de substance et de forme. […] Pour qu’une rêverie se poursuive avec assez de constance pour donner une œuvre écrite, pour qu’elle ne soit pas simplement la vacance d’une heure fugitive, il faut qu’elle trouve sa matière, il faut qu’un élément matériel lui donne sa propre substance, sa propre règle, sa poétique spécifique. […] Dans la cosmologie du rêve, les éléments matériels restent les éléments fondamentaux. »

BACHELARD, Gaston, L’Eau et les Rêves. Essai sur l’imagination de la matière [1942], Paris, Le Livre de poche, « Biblio essais », 1993, p. 9-11

La diversité des mondes, et de l’architecture.

Nos voyages nous permettent aussi de saisir une évidence qui s’est révélée déterminante dans le cadre de notre parcours et de nos réflexions à venir : nous réalisons que le monde est fondamentalement divers ; composé d’une diversité de territoires, de peuples et, plus encore, pour nous, d’une diversité d’architectures attachées à des situations particulières. Que le monde n’est pas universel mais divers. Qu’il y a une terre mais des mondes.

Vietnam, Burkina Fasso, Écosse, France, Italie, Japon, Yémen, Côte d’Ivoire. Paul-Emmanuel Loiret & Serge Joly

Nous prenons conscience des liens très forts et très étroits qui existent entre les cultures et les environnements physiques dans/avec lesquels elles se sont développées ; ils sont en résonance ; ils sont accordés. Nous avons alors la conviction qu’à travers ces liens, il y a quelque chose d’important sur la manière dont nous pouvons construire notre réflexion et notre démarche sur l’architecture.

Matérialité et inspiration vernaculaire

La photo ci-dessous est prise dans une cuisine au Burkina Faso. La lumière entre dans cet espace par une ouverture zénithale de quelques cm². La température extérieure est proche de 50 degrés. Il y a une nécessité de lumière pour voir, mais dont la maîtrise est indispensable pour éviter trop d’échauffement. Le plan de travail est façonné par les gestes répétés de la préparation du repas, par l’usage qui modèle et patine la matière.  Il y a dans ces architectures vernaculaires une grande simplicité, une humilité à l’image de ses habitants mais également une puissance et une grande complexité. Elles sont porteuses de sens. Elles sont justes. Elles sont en adéquation avec l’usage des hommes qui les habitent et construisent une relation particulière et adaptée aux territoires dans lesquels elles se situent.

Burkina Faso, Mars 2009, Serge Joly

C’est la lecture de « La maison kabyle ou le monde renversé » de Pierre Bourdieu en 1999 (dans Esquisse d’une théorie de la pratique, éd. Librairie Droz, 1972, pages 45 à 59) qui nous éclaire plus théoriquement sur ces dimensions. Nous comprenons subséquemment que toutes ces architectures vernaculaires qui nous touchent sont systématiquement une expression, une cosmologie complète de la relation entre la culture et l’environnement dans laquelle elles prennent corps. Qu’elles se nourrissent l’une envers l’autre. Que l’architecture n’est pas simplement l’expression de la culture comme le défini la première phrase du premier article de la loi n°77-2 du 3 janvier 1977 sur l’architecture, vision encore très anthropocentrée, mais une expression culturelle accordée à un environnement physique. Ce qui peut potentiellement engendrer une relation dynamique plutôt que dominatrice.

Une identité recréée

Alors que nous finissons nos études et que nous sommes dans la découverte d’autres territoires, la Déclaration universelle de l’Unesco sur la diversité culturelle de 2001, reconnaît pour la première fois la diversité culturelle comme « un patrimoine commun de l’humanité » (Article premier) et considère sa sauvegarde comme étant « un impératif éthique, inséparable du respect de la dignité humaine » (Article 4). Plus tard en 2003, la convention de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel ratifiée par 78 Etats précise dans son article 2 : « … ce patrimoine culturel immatériel, transmis de génération en génération, est recréé en permanence par les communautés et groupes en fonction de leur milieu, de leur interaction avec la nature et de leur histoire, et leur procure un sentiment d’identité et de continuité, contribuant ainsi à promouvoir le respect de la diversité culturelle et la créativité humaine. » Au-delà de nos intérêts personnels, la diversité et la singularité des territoires est ici définie comme précieuse pour nous tous, collectivement. S’il y existe une problématique indiscutable sur la protection de la biodiversité, en lien avec l’artificialisation dramatique des sols cultivés et des espaces naturels, apparait également, de manière simultanée et corrélée, la nécessité du maintien de la diversité culturelle. L’architecte, en tant qu’acteur du monde culturel et de l’identité des territoires, a un rôle certain à jouer dans cette double préservation.

Apparait alors naturellement, et en filiation, la question de l’identité. Nous défendons pour notre part la diversité culturelle avec une vision progressiste de l’identité. Pas une identité figée et empreinte d’une vision historiciste mais une identité qui se construit selon son histoire et son milieu. Une identité en mouvement, en mutation permanente. Une identité spécifique sans être identique à celle qu’elle fut.

L’architecture comme médium

« Le mot grec arkhè veut dire commencer et commander, donc être libre. »

ARENDT, Hannah, Qu’est-ce que la politique ? Paris, éditions du seuil, 1995, p.54.

Pour Hannah Arendt, l’arkhé grecque à l’origine du préfixe archi, définit essentiellement une double fonction de commencement et de commandement. Une double fonction pour aller quelque part, ordonnatrice en préfiguration d’un devenir. Notre métier intègre par ailleurs l’idée de projection (du latin projicere, jeter vers l’avant). Idée incarnée par la pratique du « Projet ». L’architecture n’est-elle pas ainsi l’art de nous conduire vers un ailleurs, physique et/ou symbolique, au-delà de notre situation ? Ce même arkhè a donné par exemple argos, lié au commandement du navire qui nous conduit librement au-delà des mers. L’accompagnement vers l’au-delà – plus loin que notre contextité d’Êtres mortels – via les temples et les tombeaux, vaisseaux immobiles ancrés dans leur milieu, est pareillement et manifestement le sens premier des architectures originelles.

Karnak, France, 2014, Paul-Emmanuel Loiret

En appuyant notre propos sur l’expérience physique des matières, des ambiances et des atmosphères, mais aussi par la prise de conscience de la diversité des mondes et des environnements, nous sommes clairement attachés au principe d’une architecture contextuelle. Pourtant, et dans le même temps, cette définition de l’arkhè convoque paradoxalement l’idée d’une décontextualisation. Les temples et les tombeaux n’étaient-ils pas des vaisseaux nous transportant pour des mondes extérieurs, vers un ailleurs incertain ? La maison, cet « espace arraché à la nature à l’intérieur duquel se développe la culture » comme l’évoque Richard Nonas (exposé n°3 “la maison”, volume 1, Ed. HYX, 1997), n’est-elle pas aussi l’expression de cette scission-équilibre ? Au départ la maison est une action : le mot maison (n.f.) vient du latin mansio, correspondant au verbe manere, demeurer, « rester un certain moment à l’endroit où l’on est ». Ce verbe acte le passage du mouvement à la halte. Cette longue halte donne le temps d’organiser l’espace, de le cultiver, de le domestiquer, de domus, organiser. La halte permet ici le développement de la culture au sein d’un espace délimité. La Maison serait ainsi un état culturel contre nature. Dans la culture biblique, la maison peut être aussi conceptualisée comme le fruit de la dislocation du lieu originel. Après la dislocation (de la genèse), l’humain prend conscience de son état de nudité, il se protège. Cette dislocation, protection de soi, lui fait apparaitre les notions du dedans et du dehors. Nous pourrions acter que ce geste de protection est la première manifestation de l’architecture : « ils se couvrirent quand ils virent qu’ils étaient nus… ou : Adam, chassé du Paradis, joint les mains au-dessus de sa tête pour se protéger des pluies diluviennes » (RIKWERT, Joseph, cité par Marie-Ange Brayer in, exposé n°3 “la maison”, volume 1, Ed. HYX, 1997, p.6, “La maison, un modèle en quête de fondation”).

La maison est aussi, pour autant, un habitat – oikos – milieu ou espace naturel à l’origine de notre développement. Elle peut être donc lue comme de la culture contre nature. Mais aussi comme le berceau de notre nature. Le fait de maison oscille ainsi théoriquement entre nature et culture. Cette oscillation exprime à la fois le paradoxe et l’équilibre instable de la maison entre le fait naturel et le fait culturel. Comme pour l’architecture.

En construisant des enceintes, des murs ou des portes, nous nous séparons ainsi de notre environnement direct tout en générant une forme de relation. Apparaît un lien entre ce qui est extérieur à l’architecture et ce qu’elle contient, protège. L’objet est donc de travailler à la définition de ce lien entre ET selon ce qui est dedans et ce qui est dehors. Car l’architecture porte en elle l’enjeu de la résolution de ce paradoxe. Elle exprime à la fois une forte contextualisation, le fait d’être quelque part, de comprendre ce quelque part, mais en même temps elle apparaît de la nécessité de s’en séparer pour abriter sa culture, la développer, protéger sa famille et ses croyances. L’architecture, paradigme de la culture, dans la nature, se pose ainsi en médium, comme lien potentiel entre ce qui existe, ce qui est là et ce qui est en devenir.

La maison, croquis de diplôme, Paul-Emmanuel Loiret, 2001

Exprimer le monde

Il existe parfois un lien presque invisible dans les architectures archaïques, entre ce qui pré-existe naturellement et ce qui est développé par la culture humaine. L’état résultant de fusion entre la culture et la nature nous émerveille. Ces architectures sont en effet l’image que nous souhaitons exprimer du principe d’architecture comme médium. Le lien efface ici la limite entre anthropique et naturel. L’architecture, et la chose construite de manière plus générale, se lit ici comme prolongement d’une action naturelle éminemment plus ancienne que nous.

Bretagne, été 2014, Paul-Emmanuel Loiret

Nous cherchons à produire une architecture qui est spécifique, attachée à des situations particulières mais qui dans le même temps associe la capacité de la création humaine à transcender la présence d’un territoire naturel. Le projet devient ici potentiellement un artefact qui accorde l’architecture au lieu mais apporte également une dimension complémentaire qui lui est autre. C’est par cet effet d’augmentation entre le territoire et l’architecture qu’un milieu humain est créé. Ils deviennent alors indissociables. Nous considérons que la puissance et la justesse du projet existe dans la qualité de ce lien, dans la médiance entre ce qui est là et nos actions qui produisent nos milieux de vie.

Ecosse, octobre 2015, Paul-Emmanuel Loiret

Ces architectures qui existent par et avec leur territoire, expriment un monde plutôt que l’idée ou les concepts d’un auteur. Comment donc arriver à penser et à faire une architecture qui fasse le lien plutôt que s’exprimer elle-même ?

« Architecture mediates rather than expresses »

PALLASMAA, Juhani, Fusion of the senses dans The Four Elements and Architecture, (interview), 16.7.2014 – issue 16, identity & modernity, p.190

Le dispositif

Nous entendons construire une architecture dispositif, c’est-à-dire une architecture qui ne tienne pas seulement de sa propre présence physique mais des actions et événements sensuels qu’elle peut engendrer, à l’image du projet de Luis Barragán pour le centre équestre Los Clubes qui est un dispositif de mise en alliance entre l’eau, le végétal, l’animal et les usagers. Cette architecture n’est plus simplement l’expression d’un objet architectural, mais relève d’un dispositif de mise en relation entre celui qui l’expérimente et l’environnement qui est en présence.

Los Clubes, Mexico, Ranch Cuadra San Critóbal, Luis Barragán architecture, © Kim Zwarts

Le principe du dispositif nous parait être central dans l’acte architectural. Il devient d’autant plus signifiant lorsqu’il est croisé pour tendre vers plusieurs objectifs. Le dispositif complexe, qu’il soit à l’échelle du territoire, de l’édifice ou du détail, a ainsi pour vocation à répondre à plusieurs problématiques : ici abreuver, reposer, rafraichir l’espace, laver, entrecroiser nature et culture…

Land art

Le Land Art fait partie de nos premières références. Au-delà de l’œuvre plastique, d’une certaine manière, nous percevons dans les œuvres de Land art l’instabilité de l’espace ou celle des éléments, et la façon dont, à un moment donné, l’artiste – par le biais de la photographie sur l’exemple ci-dessous d’Andy Goldsworthy en l’occurrence – va exprimer cette mouvance, mais aussi le lien entre la culture – l’art ici en tant qu’expression de la culture – et puis son environnement physique.

Film « Rivers And Tides : Andy Goldsworthy Working With Time », 2001, © Thomas Riedelsheimer

Nous retrouvons ces mêmes thématiques chez Richard Long. Dans A lign in Ireland, une ligne tracée en Irlande dans les années 1970, il y a pour lui évocation de la marche et du faire avec ce qui est là, à un moment donné. La trace de ces limites peut conceptuellement faire référence aux mêmes limites que celles qui sont développées par l’architecture.

« A line in Ireland », 1974, Richard Long

Le milieu

« La question des milieux est entendue comme la spécificité du rapport que le vivant en général, ou l’humain en particulier, entretient avec son environnement. (…) Ce n’est pas le donné environnemental universel que, par l’abstraction, peut saisir la science ; c’est ce qui existe concrètement dans le monde propre à telle ou telle espèce, telle ou telle culture. Ainsi le milieu n’est ni donné, ni universel ; sa réalité singulière ne cesse de se construire, au fil contingent de l’évolution et de l’histoire, dans le rapport dynamique et réciproque d’une espèce ou d’une culture avec son environnement spécifique »

BERQUE, Augustin. Introduction à la mésologie sur http://ecoumene.blogpost.fr/p/seminaire-ehess-berque-l-boi.html, 2015

 

Le milieu convoque une relation dynamique contrairement à la notion de contexte qui est un état des lieux, une photographie à un moment donné. Le milieu, lui, est vivant, en permanence en mouvement dans un rapport d’équilibres. C’est en ce sens que la notion d’équilibre, voir plutôt d’équilibre dynamique, est particulièrement intéressante car l’équilibre dynamique est l’expression de cette relation forte et vivante qui existe entre l’architecture et le milieu dans lequel elle s’intègre.

Les équilibres dynamiques 

« Il existe un ou plusieurs équilibres naturels, décrits par les mécaniques, les thermodynamiques, la physiologie des organismes, l’écologie ou la théorie des systèmes ; les cultures ont inventé de même un ou plusieurs équilibres de type humain ou social, décidés, organisés, gardés par les religions, les droits ou les politiques. Il nous manque de penser, de construire et de mettre en œuvre un nouvel équilibre global entre ces deux ensembles ».

SERRES, Michel, Le contrat naturel, éd. Flammarion, Paris, 1999.

L’équilibre dynamique entre le commencement et le commandement, entre le milieu réel et le milieu imaginaire ou entre les arts et les sciences de la Technê, est intrinsèquement constituant de l’architecture. Cet équilibre, caractéristique de tout système évolué ou complexe, par définition instable mais faisant cohabiter des forces équivalentes, est vivant, non destructif, intégratif. Comme pour la tenségrité de notre structure interne, équilibre dynamique entre tensions et compressions, comme pour l’homéostasie, équilibre dynamique du pH entre l’acide et le basique, comme pour l’équilibre des sexes permettant la reproduction de la vie, l’architecture est une organisation complexe d’équilibres entre la pensée et le faire, entre les arts et les sciences, entre le dedans et le dehors, entre l’invention et le faire avec, entre le savant et l’artisanal… C’est le sens et la force de ces équilibres qui peut donner vie à l’artefact par l’entremise de sa forme spatialisante et ambiantiante.

La voie des milieux

Via la volonté de retrouver la vocation à signifier de l’architecture, la « voie des milieux », concept que nous avons évoqué lors de l’exposition à la Maison de l’architecture de l’Isère en 2016, exprime pour nous une position intermédiaire, celle que nous chercherons à prendre, équilibrant ses composantes entre spécificités de l’environnement physique et spécificités des cultures, intrinsèquement reliées, mais pas que.

L’art de concevoir et de construire convoque ainsi un certain nombre d’actions pour lesquelles il s’agira pour nous de chercher à privilégier la voie des milieux et les équilibres dynamiques dans la prise de décision. Suivant cette hypothèse, nous souhaiterions toujours convoquer l’émotion esthétique et les sensations premières de la vue, du toucher, de l’ouïe, de l’odorat, du goût et de la kinesthésie ; rétablir un lien plus direct et plus physique avec l’environnement ; retrouver une prise (affordance) avec les phénomènes naturels, les saisons, la pluie, le vent, le soleil ; intégrer l’impermanence de ces phénomènes et celui du vieillissement de la matière ; parfaire nos connaissances théoriques sur la matière première naturelle, celle qui nous précède et qui nous survivra ; construire une œuvre augmentée de l’espace environnant et penser l’architecture comme expérience reliante du lieu ; travailler avec les éléments : l’eau, le feu, la terre, l’air ; retrouver une relation ritualisée aux éléments comme le culte permanent de l’eau, de l’arbre, de la pierre et de la lumière ; travailler les projets in situ ; construire pérenne ; réinventer un rôle transversal à l’architecte, de la définition de l’usage à la fin de vie des édifices en passant par le processus de transformation de la matière ; intégrer la donnée énergétique comme centrale dans l’élaboration des formes architecturales ; travailler la matière des milieux ; à chaque phase de la conception et de la construction, toujours croiser simultanément les échelles, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, pour resituer nos actes dans leurs milieux.

Ces options seront à prendre à l’équilibre dynamique. Équilibre entre le territoire/espace naturel (territoire animal, limites physiques, …) et le territoire/espace anthropologique (limites culturelles, communes, villes, nations, cultures, …) ; équilibre entre la temporalité naturelle (jours, nuits, lunes, saisons, années, …) et les temporalités culturelles (modes, styles, connaissances…) ; équilibre entre l’arkhê et la tecknê ; équilibre entre le quantitatif et le qualitatif, l’objectif et le subjectif ; équilibre entre l’esprit de projection et de décision et l’esprit de concertation et de participation ; équilibre entre la construction de la pensée et la pensée de la construction ; équilibre entre le corps et l’esprit ; équilibre entre les connaissances liées aux environnements et celles liées aux mondes humains ; équilibre entre une identité locale et un positionnement mondial : s’ancrer dans un territoire et ses spécificités et être capable de projeter dans un monde globalisé (apprendre du monde pour faire le monde) ; équilibre entre les outils contemporains ou à venir et ceux du passé ; équilibre entre l’héritage et l’invention.

Une écologie de refondation

« Nous apprenons […] à mieux aimer et à mieux respecter la nature et les êtres vivants qui la peuplent en comprenant que végétaux et animaux, si humbles soient-ils, ne fournissent pas seulement à l’homme sa subsistance, mais furent aussi, à ses débuts, la source de ses émotions esthétiques les plus intenses, et, dans l’ordre intellectuel et moral, de ses premières et déjà plus profondes spéculations. »

LEVI-STRAUSS, Claude, Le Regard éloigné, Paris, Plon, 1983, p. 16.

Dans la culture occidentale, la séparation du corps et de l’esprit vis-à-vis de notre réalité naturelle et de notre réalité humaine est solidement ancrée. Elle en est devenue le paradigme de la modernité. Cette vision duale se fonde sur l’affirmation que « les phénomènes mentaux possèdent des caractéristiques qui sortent du champ de la physique » (D. HART, William, « Dualism », in Samuel Guttenplan (éd.), A Companion to the Philosophy of Mind, Oxford, Blackwell, 1996, p. 265-267.) et que l’esprit est une substance immatérielle. Cette disjonction entre matière et esprit, associée à l’artificialisation massive de notre environnement depuis la révolution industrielle, participe à l’affaiblissement progressif de la naturalité du monde et de notre degré de conscience de cette dernière. Dans le même temps, la logique comptable qui domine aujourd’hui l’écologie de nos milieux de vie reste insuffisante et inadaptée face à la dénaturation de notre existence. Comme le souligne Bérengère Hurand (HURAND Bérengère, « Irréductible nature », in « Y a-t-il du sacré dans la nature ? », HURAND Bérengère, LARRERE, Catherine (dir.), Paris, Publications de la Sorbonne, 2014, p. 19.) : « Nous espérons que la pratique rationnelle de la nature ne nous a pas transformés en gestionnaires froids des bases matérielles de notre civilisation. Pour réactiver notre attachement affectif à la nature, nous pouvons chercher à lui accorder une valeur qui ne soit pas seulement instrumentale. ». La perspective écologique actuelle paraît ainsi devoir être complétée d’une reconquête spirituelle et sensible de nos environnements naturels pour permettre d’embrayer un changement de paradigme. Ce que Claude Lévi-Strauss avait déjà exprimé dans le regard éloigné (Claude Lévi-Strauss, Le Regard éloigné, Paris, Plon, 1983, p. 16) : « Nous apprenons […] à mieux aimer et à mieux respecter la nature et les êtres vivants qui la peuplent en comprenant que végétaux et animaux, si humbles soient-ils, ne fournissent pas seulement à l’homme sa subsistance, mais furent aussi, à ses débuts, la source de ses émotions esthétiques les plus intenses, et, dans l’ordre intellectuel et moral, de ses premières et déjà plus profondes spéculations. ». En convoquant une esthétique – au sens d’aisthêsis, faculté de sentir, de percevoir par les sens, d’essence matérielle –, l’anthropologue défend l’idée d’une écologie de re-fondation plutôt qu’une écologie de réparation qui corrigerait les effets dévastateurs des préceptes de la civilisation moderne sans travailler sur les causes.

Les matérialités naturelles

La perspective d’une écologie de re-fondation semble pouvoir s’incarner dans le projet architectural par l’introduction d’une matérialité particulière. Cette dernière, que nous nommerons « matérialité naturelle », peut être définie comme la perception sensible des phénomènes naturels d’un territoire, révélés par et pour le projet architectural. Reconsidérer les matérialités naturelles serait alors réhabiliter l’idée que la nature n’est pas une ressource essentiellement physique ou biologique mais qu’elle est aussi la source de nos pensées et de nos émotions les plus anciennes, que nous sommes « reliés au monde à travers nos sens » et que « cette expérience sensorielle est le fondement de la connaissance existentielle. » (PALLASMAA, Juhani, La main qui pense, pour une architecture sensible, Arles, Actes Sud/Architecture, 2013, p. 9.). Nous formulons l’hypothèse que ces matérialités naturelles, propres à chaque milieu d’implantation, peuvent aider à réactiver nos liens de chair et notre attachement affectif à la nature par un rapport plus fondamental entre elle et nous qui aboutirait à un état de coexistence plus équilibré. En ce sens, le projet architectural serait envisagé comme un médium qui vise à reconnecter l’humain à son environnement en favorisant un équilibre dynamique avec les milieux et leurs matières. Nous imaginons une architecture dispositif qui invite à écouter, à regarder et à sentir le monde afin de reconstruire un espace spirituel, poétique et sensuel. Une écoute et une observation approfondie des territoires d’intervention s’avèrent dès lors indispensables pour accorder le projet à la naturalité du lieu et entrer en résonance avec lui. Il s’agit de retrouver une prise – une affordance – avec le climat, le vivant ou le sol, de composer et de mettre en scène les temporalités naturelles telles que le jour, la nuit et les saisons, et d’intégrer et de révéler dans les espaces habités l’impermanence de ces phénomènes et de ces temporalités. Le vent, la pluie, la neige, la lumière, la chaleur d’un rayon de soleil, le bruissement des feuilles ou le chant d’un oiseau sont autant de flux « matériels » avec lesquels nous devons profiler les formes architecturales. Comment mieux écouter la pluie qui tombe ? Comment s’intégrer au mouvement de l’eau et au souffle du vent ? Comment mieux accueillir le rayon de soleil d’un matin d’hiver et en faire, au-delà d’un apport thermique mesuré, un moment de plaisir éveillant nos émotions et réactivant nos sensations premières dans un rapport physique à l’espace et au temps qui passe ?

Les matérialités naturelles sont également celles liées à la matière de l’architecture elle-même, ce en quoi elle se matérialise, dans le prolongement de la nature. L’emploi de matières naturelles telles que la pierre, le bois, la terre, les fibres comme ressources de construction est probablement à même de véhiculer des émotions, voire une esthétique favorisant un rapport au monde particulier. Des matières saines, qui, au-delà d’une perspective exclusivement performancielle, présentent de véritables qualités haptiques et offrent une assurance terrienne. Elles engagent le sentiment contre le sensationnel, engagent une relation non violente et apaisée avec le monde. Elles permettent de revenir à l’essentiel. Elles opposent des fondamentaux, l’archaïque et l’archétypal, à la mode, au consumérisme et à la superficialité. Véritable alternative aux matières artificielles mortes qui colonisent nos environnements, elles convoquent une esthétique du vivant.

Pour une architecture du vivant

Faire avec la réalité de chaque milieu, c’est ainsi transformer cette matière disponible – physique et immatérielle – en source de conception. La recherche d’une matérialité naturelle interroge par là même les modes opératoires du processus morphogénétique du projet architectural. Le choix et la forme de la matière ne sont plus une décision détachée des enjeux contextuels, ou prise à posteriori d’une définition conceptuelle, mais une réalité simultanée et constitutive du projet architectural. Dans ce corps-à-corps, nous apprendrons à mieux comprendre et respecter nos ressources, à penser sobre et à faire mieux avec moins, à gagner une nouvelle indépendance face aux énergies non renouvelables, à collaborer avec le matériau et à être à l’écoute de la matière. Peut-être alors pourrons-nous concevoir et construire une architecture relevant d’une écologie de re-fondation. Une architecture signifiante qui, plus qu’elle n’en détruit, produit de la vie.

La voie des milieux - Les Entretiens de Chaillot

Conférence du 28 mai 2018 à la Cité de l'Architecture & du Patrimoine, par Serge Joly et Paul-Emmanuel Loiret