Réinventer Paris, Terre à bâtir, terre à nourrir Tour de logements en terre crue et restructuration de l'ancienne gare Masséna en marché couvert

Concours international 2015

Projet finaliste 2e prix

Nous proposons que Paris puisse se (re)construire un imaginaire différent. Nous proposons que les parisiens retrouvent un rapport au milieu qui a vu l’émergence de leur culture, même multiformes ; un rapport au sol, à la pierre, à la terre, au bois, au vent, à la pluie, aux saisons, à l’organique, au monde du vivant. Nous proposons de réinventer les matières de Paris à partir des ressources naturelles disponibles sous nos pieds. Nous proposons de réinventer Paris en terre.

Tour en terre crue issue du recyclage des déblais franciliens

  • Contexte : Paris
  • Condition : Concours international
  • Maîtrise d'ouvrage : URBEM / paris
  • Surface : 2000 m² SDP
  • Budget : 6.1 M€
  • Calendrier : Concours 2015
  • Mission : Architectes mandataires mission de base + HQE + paysage + programmation
  • Équipe : CRATerre (terre), AI environnement (fluides), Pastier (économie), URBEM (MO), Tryptique (coordination), AR-C (structure)
  • Chefs de projet : Léa Bellalou et Gabrielle Renault

Les quatre totems des matériaux éco-sourcés : bois, pierre, fibre et terre

Sous le titre « Le Grand Paris face à une montagne de déblais », le journal Le Monde (22 mars 2013) révélait que le secteur du BTP produit chaque année, à Paris et en Région-Ile-de France, 32 millions de tonnes de déchets (dont une majorité de terre) auxquels vont bientôt s’ajouter 30 à 60 millions de tonnes de terre suite à la construction du réseau du « Grand Paris Express ». Alertés par les enjeux et défis environnementaux que révèle ce constat, des élus commencent à estimer que ce vaste chantier doit aussi offrir l’opportunité d’inventer le « levier d’un rééquilibrage » assurant un recyclage optimal pouvant valoriser les terres ainsi extraites du sol. C’est dans ce but que nous avons confié à notre partenaire, le CRATerre de Grenoble, laboratoire spécialisé sur la terre de construction, une étude sur les potentialités d’usage des terres de déblai actuellement stockées notamment au bord de la Seine à Gennevilliers. Cette analyse cautionne la faisabilité de l’emploi de la « terre de Paris » pour la construction d’édifices. La réutilisation de la terre de déblais du Grand Paris apparait ainsi comme pouvant être une application phare et novatrice capable d’assurer la matérialisation de grands principes de l’écologie environnementale visant la réduction drastique des consommations énergétiques et des pollutions de l’air, de l’eau et du sol par le secteur du bâtiment :

  • Le recyclage et le « réemploi créatif » d’une ressource naturelle jusqu’ici négligée et menacée d’être traitée comme un rebus indésira0ble ;
  • La matérialisation du principe vital d’une « économie circulaire » aboutissant à une logique vertueuse d’utilisation de la ressource de construction ;
  • La lutte active contre le gaspillage de nos ressources non renouvelables ;
  • L’application du principe « Penser globalement et agir localement » ;
  • L’usage optimal de ressources locales & régionales et de leur transfert par voie fluviale éliminant ainsi l’usage de transports routiers polluants ;
  • La capacité d’une matière naturelle à être porteuse d’un renouveau écologique, technologique & symbolique

Sous le titre « Les sols : un gisement inexploité », le même journal Le Monde (24 octobre 2015) rend aussi compte d’une étude de l’ONU appelant la communauté internationale à « mieux utiliser les ressources du gisement inexploité des sols – traditionnellement les grands absents des politiques publiques – pour ainsi contribuer plus efficacement à lutter contre les effets du réchauffement climatique en réduisant les émissions à effet de serre ». Si cette étude encourage surtout les usages appropriés de la terre en faveur d’une « agro-écologie», il est nécessaire de rappeler que tout « gisement de terre » a toujours offert deux potentialités complémentaires : l’une à « vocation alimentaire » que nous pourrions nommer « la terre féconde » utilisant uniquement la couche supérieure du sol qui est de valeur organique – et l’autre à « vocation architecturale » : « la terre à bâtir » n’utilisant que les couches inférieures du sol impropres à tout usage agricole. De la « terre féconde », nous proposons le concept de la « terre à nourrir » en installant dans l’ancienne Gare Masséna un Marché couvert coopératif vendant, à des prix accessibles, les produits régionaux issus de la terre agricole du Grand Paris. Un marché vertical couvert mais ouvert, un lieu public, social et solidaire offrant des lieux de réunions associatifs, un bistrot-restaurant et, sur le toit de la gare, une terrasse panoramique au sein d’une serre potagère à vocation pédagogique et support de biodiversité. Un marché d’agricultures faisant la liaison entre le quartier haut et le quartier bas du site de la gare. De la « terre à bâtir », nous prélevons une ressource constituant – aussi bien à l’échelle mondiale qu’en France – le plus abondant, le moins cher et parmi les plus écologiques des matériaux de construction naturels ou biosourcés. De cette terre réincarnée nous faisons enfin un signal dressé au sud de Paris, un totem tellurique, un symbole fort de renouveau pour l’attractivité et le rayonnement de la capitale.

Vertus écologiques de la terre

En octobre 2015, l’ONU et l’UIA (l’Union Internationale des Architectes) ont publié un dossier rappelant que « la construction et la maintenance des bâtiments sont responsables, au niveau mondial, de 20 % des émissions de gaz à effet de serre et de 40% de l’énergie consommée [l’industrie cimentière étant elle-même à l’origine de 5 à 7% de la production mondiale de CO2, NDA]. L’architecture a donc un rôle majeur à assurer pour inventer des solutions permettant de lutter efficacement contre le dérèglement climatique, adapter notre environnement bâti à ces exigences et accélérer la transition vers des sociétés et économies sobres et résilientes ». Contrairement à l’immense majorité des matériaux de construction actuels issus d’une lourde phase d’industrialisation (ciment, béton, acier, aluminium, briques cuites, produits synthétiques, etc.) la terre crue est un matériau naturel qui ne nécessite pas de phase préalable de transformation industrielle. Ceci permet donc d’éviter le handicap d’une surconsommation d’énergie grise de fabrication et de transport formant l’énergie embarquée dans les édifices, et celui de la surproduction de gaz à effet de serre (CO2). Pour mémoire, l’énergie grise représente à elle seule, dans les pays industrialisés, une majorité de l’énergie dépensée par un édifice contemporain bien isolé sur sa période de vie.

Outre la très faible dépense énergétique de construction, la terre bénéficie de nombreux atouts écologiques et sociaux-culturels :

  • Sa nature perspirante offre une excellente régulation intérieure de l’hygrothermie : elle stocke ou rejette l’humidité de l’air selon les conditions atmosphériques ;
  • Elle est entièrement recyclable et quasiment sans énergie quand un matériau tel l’aluminium va nécessiter des quantités immenses d’énergie pour sa refonte et sa réutilisation ;
  • Elle est saine, sans aucun Composé Organique Volatile, adjuvant ou traitement chimique que même le bois, placé en extérieur, est obligé de subir ;
  • Elle est massive, lui conférant ainsi une grande inertie thermique utile à la régulation de la température intérieure ;
  • Elle est locale, gisant sous nos pieds, issue de circuits courts bénéfiques à l’économie du lieu de construction ;
  • Bien mise en œuvre, elle est pérenne et s’altère peu ;
  • Elle constitue un très bon isolant acoustique de par sa masse ;
  • Sa mise en œuvre, bien encadrée, peut-être réalisée en partie par des personnes peu qualifiées facilitant la réinsertion professionnelle ;
  • Elle est belle, douce, chaleureuse, sécurisante et favorise ainsi le bien-être des habitants.

Innovations éco-technologiques

Afin de valoriser au mieux la « terre de Paris » comme composante architecturale, écologique et symbolique de notre projet tout en assurant une réelle performance sur le plan de « l’innovation éco-technologique », nous avons choisi une récente méthode de mise en œuvre : la préfabrication des éléments de façade en terre crue. Sa logique concilie les avantages d’une « éco-technologie intermédiaire » à la fois semi-artisanale et semi-industrielle. Inventée et mise au point par l’éco-entrepreneur autrichien Martin Rauch, membre de notre équipe, cette méthode a démontré ses vertus et avantages : notamment lors de la construction en 2014 à Bâle (Suisse), par les architectes Herzog & De Meuron, du plus grand entrepôt européen bâti en terre. Pour adapter au mieux cette technologie à sa 1e application en France, nous prévoyons comme suit l’organisation d’un « chantier-pilote » à la fois vertueux, participatif et novateur.

  • Le transport fluvial en péniche de la terre depuis son lieu actuel de stockage à Gennevilliers jusqu’au site retenu à Paris 13e sur les berges de la Seine (soit environ 40 km.) ;
  • Là, sur le Quai Panhard du «Port de Tolbiac », pourrait être aménagée l’aire de préfabrication des éléments de façades : un lieu situé juste en face de l’école d’architecture de « Paris-Val-De-Seine » ;
  • Entre le site de préfabrication et cette école (dont les architectes de l’équipe sont issus et dans laquelle ils ont enseigné) des actions pédagogiques de types « workshops », « expérimentations par le faire » ou cycles de formations pourraient être organisés in-situ tout au long du chantier ;
  • Enfin, les éléments préfabriqués seraient transférés sur le chantier de la tour à 500 mètres seulement de là en les tractant, sans recours à un transport automobile polluant, sur l’ancienne emprise ferroviaire de la Petite Ceinture ainsi provisoirement réactivée.

Architecture, usage et patrimoine

En proposant une architecture contemporaine fondée sur le réemploi de matériaux bio et géosourcés, nous souhaitons ouvrir la perspective d’un monde mieux équilibré. Cette architecture est de forme et d’aspect simple. Les volumes suivent les gabarits urbains et sont percés d’ouvertures toute hauteur baignant les intérieurs de lumière naturelle. Ces volumes reflètent sans artifice les propriétés de la matière utilisée : massivité et naturalité. L’expression ainsi générée devient un symbole puissant pouvant réinventer le rapport de Paris à la verticalité mais surtout à son berceau fondamental, la planète terre et les éléments qui la constitue.

Dans la tour, nous proposons de réaliser un programme favorisant mixité et partage. Sur les trois premiers niveaux sont installés les entrées, les locaux de services et une crèche de 20 berceaux. Dans les étages sont aménagés des logements de typologies variées adaptés aux modes de vie actuels et pour une partie bénéficiant de loggias bioclimatiques orientées au sud-ouest. Au R+10, un espace commun est ouvert sur une grande terrasse plantée panoramique. Espace équipé pouvant être transformé en appartement de passage, lieu de réunion ou espace festif, c’est le lieu de l’échange et du partage.

L’aménagement programmatique de la gare est pensé comme une rotule urbaine favorisant des utilisations variées selon une chronotopie proposée par le futur utilisateur Sinny&Ooko. Les usages mis en place – marché coopératif et populaire, bistrot-restaurant, cave à vin, terrasse et potager pédagogique – visent à urbaniser le bâtiment, le faire passer d’un statut administrativement privé à un statut factuel d’usages publics. En insérant d’autre part un parcours public vertical, un passage de marché couvert traversant les différents niveaux de la gare, nous ambitionnons que le projet face office de rotule reliant le « quartier haut » et le « quartier bas » du site Masséna pour y renforcer le tissu urbain.

Si les ambiances des logements seront de type « naturelles », avec traitement des sols en parquets massifs bruts, enduits de terre et de chaux, menuiseries de bois massif huilée, le traitement des ambiances intérieures de la Gare respectera l’esprit actuel en associant l’histoire ferroviaire de Paris aux cultures urbaines contemporaines. Les interventions de mises aux normes seront ainsi minimales. Les œuvres graphiques les plus remarquables seront préservées et complétées par des interventions artistiques complémentaires et renouvelables. L’objectif est de tirer parti de l’identité unique de ce lieu patrimonial pour le projeter dans une nouvelle contemporanéité autour des valeurs du partage et de la création. L’enveloppe de l’édifice lui-même sera remise à neuf avec ses grandes menuiseries de bois et ses patines de briques de terre cuite. Brique dont nous réaliserons le socle de la tour dans une continuité de matériau et de couleur. Tour et gare s’assemble ici matériellement en un mariage du cru et du cuit. Sur le toit de la gare, dans le prolongement de sa géométrie, la serre en verre et fines menuiseries d’acier protégées par des stores en caillebottis de bois à l’image des serres tropicales parisiennes du 19° siècle, époque de construction de la gare, abritera dans une ambiance post-industrielle, une terrasse couverte / ouverte et un petit potager pédagogique ouvert aux écoles et centres de réinsertion du quartier. Ces deux architectures, gare et tour, établiront nous l’espérons un dialogue respectueux entre symbolique mécaniste du siècle passé et architecture matière, bioclimatique et végétale, entre héritage et invention. Ce dialogue cherchera à montrer l’avènement d’une nouvelle ère post industrielle, participative, citoyenne et écologique.

ÉLÉMENTS GRAPHIQUES

Carte de situation

Principe de réutilisation des déblais

Principe de réutilisation des terres de Paris

Axonométrie programmatique

Axonométrie de circulation

Maquette du projet